Les Arbres

Les Arbres, Le Corridor bleu, 2016, 91 pages

                                                                                                                                             9782914033664 212x318                                                  

 

(écrit avec l'aide de la région Aquitaine Limousin Poitou-Charentes)

 

                       

1.

Ils ont une infinie patience mais parfois s’agacent, alors ils giflent, griffent, grincent, grattent, craquent, claquent, biffent, comme s’ils voulaient rayer l’air.

 

2.

Les arbres sont les sentinelles des dieux, ou eux-mêmes Dryades et Hamadryades et leurs longs doigts branchus feuillus qui vous cueillent à la Arcimboldo, ou vous chatouillent de leurs aiguilles, inquiétants, quand vous avez un peu trop fait durer en forêt la promenade : la sapinière est presque obscure, juste une raie échancrée de bleu par-dessus.

 

3.

Ce sont les hêtres les préférables ! Le forestier fin connaisseur objecte l’écorce lisse (et aussi les feuilles banales), oui mais c’est cela justement l’écorce lisse qu’on dirait une peau.

 

4.

Certains arbres comme le mirabellier de l’enfance sont petits, mais grand à sa mesure, il fallait aller au plus haut de l’élan de la balançoire pour en frôler l’or des sandales et presque atteindre en rêve ce qui serait bientôt jus chaud sucré sur la langue.

 

5.

D’autres immenses tracent l’allée de ville entre les voitures, certaines espèces d’importation qui agacent, puis des épicéas jouant au machin de Noël alors qu’on est en mars, ah voici enfin le coin des copains, cinq pins sylvestres entretenant en secret la braise de leur conversation.

 

6.

S’ils ont des états d’âme, la plupart du temps ils les cachent dans l’exubérance généreuse de leur ramure. Peut-être quand ils remuent c’est justement qu’ils balancent, ne sachant à quelle créature confier leurs tourments.

 

7.

Au mois d’avril, ils sont à croquer, le vert dit tendre qu’ils exhibent presque indécent.

 

8.

Sur une île déserte sans doute irais-je leur parler, une main tâtant le tronc, puis une épaule posée dessus, pestant juste de n’avoir d’assez longues branches sur mon torse à moi, pour les étreindre totalement.

 

9.

Sur une île pas déserte, je les écoute plus qu’en religieux silence.

 

10.

Quand les hommes ont voulu atteindre le ciel par leurs bâtis, ils les ont imités. Mais les arbres sont bien plus organiques qu’un jeu de cubes et leur érection est bien plus fermement dans la terre nouée.

 

11.

Si, par temps de bruine, ils permettent à l’eau de descendre lentement le long de leurs feuilles, c’est pour nous faire réfléchir au Temps.

 

12.

En général, ils sont placides. Parfois, ils nous imitent en se livrant à des guerres de territoire. Là où ma tante a renoncé à passer la tondeuse pour emmerder le voisin, ce sont les jeunes saules qui benoîtement s’installent.

 

13.

L’un qui est peut-être lent au loin – le feuillage ne semble pas repartir – à quelques kilomètres vu du balcon a bien raison de ne pas remettre encore de parure, son squelette tors est à lui seul une magnifique danseuse.

 

14.

Ils sont très gentils, il faut dire, et toujours là quand on a besoin d’eux. Sauf ceux qui avaient décidé de se faire la malle lors de la tempête. Mais fidèles : pris de remords, ils n’avaient même pas fait trois pas qu’ils s’effondraient en larmes.

 

15.

Un a atterri sur la toiture d’un voisin. Il le redit : il n’a pas fait exprès. Le vent l’avait pris par derrière. S’inclinant, il présente en excuse la panoplie splendide de ses racines.

 

16.

Quand les humains assaillent de trop d’animations aux micros de la ville, de trop de bavardages, les arbres ont cette humilité de seulement bruire.

 

17.

Les pins maritimes de la lande, là où ils sont les seuls à la verticale, se lancent pour séduire les fougères dans une orchestration de craquements.

 

18.

Châtaigniers et pins rivalisent dans la prévenance : les uns offrent leurs longues feuilles à qui est nu, les autres y adjoignent les aiguilles nécessaires au tissage des pagnes et couronnes de feuillage.

 

19.

Les timarchas et les géotrupes croisent un crapaud sur le chemin : c’est que tous ils aiment profiter en ce jour de l’ombrage providentiel des arbres.

 

20.

Les lucanes les aiment tellement qu’ils lèchent leurs plaies. Quant aux carabes, ils jouent à cache-cache sous les écorces tombées des sous-bois.

 

21.

Sur les chênes, les Cerambyx cerdo déploient leurs antennes en crissant : ils tentent de rendre la politesse à leurs hôtes en leur répondant dans leur langue.

 

22.

L’osier tordu avait fourni une échine de cabane, afin d’y poser un chaume de fougères fraîches. Las ! Le lendemain elles s’étaient toutes recroquevillées sur leur sécheresse, laissant apparaître de multiples brèches vulnérables aux innombrables armées ennemies alors que la veille la muraille était encore, nous le jurions, inexpugnable. Devant la ruine du fortin, ne nous restait plus qu’une alternative : l’offensive au lance-pierre.

 

23. 

Quand ils laissent le champ libre, c’est aussi génial : dans le jardin à l’abandon, ils sont totalement absents et offrent  dans leur vacance une hauteur d’herbes folles si incroyable qu’en s’allongeant juste dedans l’enfant gagne direct à cache-cache.

 

24.

Les ombellifères ont ce petit snobisme d’imiter les pins parasols.

 

25.

Les haut-médiévaux les ont tant affectionnés pour leurs constructions que, n’ayant pas cœur de pierre, les arbres ont choisi de partir avec eux.

 

26.

Ils font toute l’âme de la maison, avec leurs obliques fauves, tenons et mortaises, et cette flaque de blond du parquet.

 

27.

Même figés, les noyers se torsadent tant ils supportent comme des supporters bienveillants le poids des corps sur les fauteuils haute époque et ceux de tous les attirails d’écriture ou de table.

 

28.

Si le pin du parquet rougit quand le soleil lui rend visite vers 18h, c’est pour que ce dernier ne remarque pas trop la confusion de la marmite en cuivre qui chaque fois pique un fard.

 

29.

Parfois, ils surplombent tellement qu’ils font peur. L’arbre pluri-centenaire n’a plus comme compagnon d’époque qu’une tortue.

 

30.

Ils luttent comme des marins contre les éléments, ceux des îles d’Aran sont tout recroquevillés, brassés de sel, de vent, d’eau. Ils n’ont pas voulu humilier les humains et s’en tiennent presque à la hauteur de leurs innombrables murets.

 

31.

Quand ils sont abattus, ils ont encore cette cordialité d’offrir un banc.

 

32.

Leurs troncs debout nous désignent le Ciel, leurs troncs couchés soulignent comme une stabilité de la Terre.

 

33.

Dans la forêt primaire ils passent leur temps à jouer au mikado avec des lianes.

 

34.

Naguère, ils ont connu des périples inimaginables, à travers bras d’eau et rapides : toute une mémoire de bois flottés.

 

35.

Depuis quelques siècles, ils consentent à s’effeuiller pour nous fournir de belles pages épaisses à filigranes.

 

36.

Dans les moments pénibles, on peut les prendre comme compagnons de course, à droite et à gauche en rang ils courent à côté en aidant à pousser l’air qu’on voudrait défoncer d’impuissance. L’un d’entre eux ensuite peut même accueillir dans ses bras l’humain à bout de souffle mais enfin déchargé un peu de sa peine.

 

37.

Ce sont des chamans extras, demandez le sieur Saule et son acide salicylique.

 

38.

En termes de guérisseurs on ne fait pas mieux, ramassez-vous sur le coin du nez l’assassinat, la trahison, la folie, la maladie, la mort, ils vous recasent ça tout débonnaires en dialogues de feuilles dans le cycle du rien n’est stable de la vie.

 

39.

Les marronniers avec leurs fleurs pointées vers le haut, sûrement des cierges qu’a exigés pour son culte Dame Nature.

 

40.

Je voudrais dire mon grand amour des arbres. Je sais, les jonquilles sont jalouses.

 

41.

Les figuiers d’Hydra ont ce côté délicieusement charmeur de se camoufler derrière un mur, dans un recoin de ruelle, pour mieux y dévoiler toutes leurs gouttes sucrées par au-dessus.

 

42.

Le figuier de la courette rivalise avec le banc de pierre pour affirmer : je suis là.

 

43.

« Les cerisiers sont un peu bêtes et leur côté glandu » a dit l’érable. « L’érable nous énerve avec sa voix sirupeuse » maugréent les cerisiers.

 

44.

L’olivier se moque de l’arbre aux quarante écus, lui, il en a cinq mille, des pièces d’argent.

 

45.

Souvenir d’une enfance japonaise : tu aimais aller sous les chênes en ramasser par jeu les fruits tombés : « Faire une récolte de glands », me dis-tu. Phrase qu’aussitôt je te déconseille.

 

46.

Les châtaigniers ne s’en vantent pas, mais ce sont eux qui ont appris aux araignées le tissage, proposant sur chaque feuille un canevas de nervures.

 

47.

Les arbres sont profs de maths, autour de la moelle l’abaque.

 

48.

Les pins de la lande ont offert aux routards un viatique : ce bout d’écorce qu’ils trimballent comme grigri sur leurs sacs.

 

49.

C’est la guerre ! Les écureuils bombardent avec les pommes de pin moitié finies !

 

50.

Non, le séquoia du parc n’a pas fait exprès de faire tomber son énorme branche tuant le promeneur. Quoique.

 

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